Rimini comme vous ne l’avez jamais vue : le journal d’un concierge

Piazza Tre Martiri Rimini : quatre noms, deux mille ans d’histoire

Tu passes devant tous les jours.

Peut-être tu t’arrêtes pour un café le matin, ou tu attends quelqu’un sous la tour de l’horloge. Tu regardes et tu penses : la place du centre. Normale. Familière.

Tu ne sais pas ce qui se passe sous tes pieds.

Tu ne sais pas combien de fois cette place a dû recommencer. Combien de noms elle a portés. Combien d’histoires elle a enterrées sous l’asphalte — littéralement — et combien elle a écrites dans le sang.

Quatre noms. Deux mille ans.

Commençons depuis le début.

Sous tes pieds, il y a Rome

La colonie romaine d’Ariminum — l’actuelle Rimini — naît en 268 avant Jésus-Christ. Les Romains décident que ce coin de côte adriatique vaut la peine d’être défendu. Construit.

Et comment Rome construit-elle ? Avec ordre. Avec géométrie. Avec deux routes qui se croisent au centre exact de chaque ville : le Cardine Massimo et le Decumano Massimo. Tu les retrouves dans chaque colonie romaine d’Europe. Le Decumano d’Ariminum est devenu ce que tu appelles aujourd’hui le Corso d’Augusto — la route qui relie l’Arco d’Augusto (l’Arc d’Auguste) au Ponte di Tiberio (le Pont de Tibère), l’axe principal de la ville, de tout temps.

Le point où ces deux routes se croisent devient le forum.

Pas une place au sens moderne. Le forum est le cœur battant de la vie civile romaine : le marché, le tribunal, le lieu des décisions politiques, l’endroit où on se retrouve chaque matin et où on se dit au revoir chaque soir. Là où la vie quotidienne se passe. Chaque saison. Depuis trois siècles avant notre ère.

Le commerce arrivait de deux directions. La Via Flaminia, construite en 220 avant J.-C., entrait à Ariminum par l’Arco d’Augusto. La Via Emilia, construite en 187 avant J.-C., partait du Ponte di Tiberio. Tous les marchands, tous les légionnaires, tous les fonctionnaires impériaux qui parcouraient ces routes finissaient ici — à ce carrefour, dans ce forum.

Imagine le bruit. Les chariots qui déchargent des marchandises. Les vendeurs qui crient leurs prix. Les magistrats qui marchent vers la basilique. Les soldats en halte avant de repartir vers le nord. Ariminum n’était pas une ville périphérique — c’était un nœud stratégique de l’Italie romaine. Et son forum était le centre de tout.

Et sous la Piazza Tre Martiri — sous l’asphalte que tu foules quand tu vas acheter du pain — ces basoli (pavés romains) sont encore là.

Ce n’est pas une métaphore.

Ce sont des dalles de pierre datées de l’an 1 après J.-C., époque augustéenne, quand l’empereur Auguste a refondé Ariminum comme colonie et l’a embellie avec les monuments que nous voyons encore aujourd’hui — l’Arc, le Pont, les nouveaux édifices publics. La ville a été pratiquement reconstruite. Et le forum a été repavé. De grandes dalles rectangulaires, serrées, posées avec cette précision d’ingénierie que les Romains n’arrêtaient jamais de démontrer.

Le même pavage qu’un légionnaire romain foulait il y a deux mille ans.

Piazza Tre Martiri Rimini avec la Tour de l'Horloge
Photo : RiminiCity / Wikimedia Commons (CC BY-SA 3.0)

Si tu veux voir ces dalles de tes propres yeux, va au Museo della Città (Musée de la Ville). Dans la section archéologique du rez-de-chaussée tu trouveras les basoli originaux et l’inscription qui les date. Ils ne sont pas enfouis loin — ils sont à quelques centimètres sous le niveau de la rue, exactement là où tu marches à chaque fois que tu traverses la place. Les premier et deuxième étages sont temporairement fermés pour travaux, mais la section romaine est ouverte.

À côté des basoli se trouvait la basilique romaine. Pas une église : à l’époque romaine, “basilique” désignait le palais de justice — là où les magistrats rendaient leurs sentences et les marchands réglaient leurs litiges. Une partie de sa structure subsiste encore aujourd’hui, partiellement enterrée, du côté de la via IV Novembre.

La place s’appelait, simplement, le Forum.

Elle n’avait pas besoin d’un nom propre. Tout le monde savait où aller.

Piazza delle Erbe, Piazza Grande : la vie qui ne s’arrête jamais

Le Moyen Âge apporte le chaos. Et les nouveaux noms.

Le Forum devient, avec le temps, Piazza Grande. Puis Piazza delle Erbe — la Place aux Herbes. Dans ce nom on sent toute la vitalité médiévale de Rimini : courses de chevaux, danses, marchés bruyants, spectacles publics sous le ciel ouvert. La place cesse d’être une abstraction politico-religieuse pour devenir le lieu où on vit — où on achète, vend, fête et se dispute.

Les portiques qui longent le périmètre de la place remontent à cette tradition. Aujourd’hui encore, si tu marches lentement le long des côtés, tu peux suivre le fil de ces arcades médiévales. Abri contre les orages d’été, ombre en août, refuge en hiver. Rimini a toujours compris qu’une place ne fonctionne que si on peut s’y trouver même par mauvais temps.

La construction du Tempietto di Sant’Antonio — le Petit Temple de Saint Antoine — à partir du XVIe siècle apporte un autre changement de nom : Piazza Sant’Antonio. La structure à plan central en pierre d’Istrie qu’on voit encore aujourd’hui côté via IV Novembre est blanche, géométrique, presque silencieuse dans l’agitation de la place. Un petit bijou de la Renaissance que la plupart des passants ne remarquent même pas.

Mais le nom destiné à durer le plus longtemps — avant le définitif — arrive au XVIe siècle, quand un îlot entier est construit vers la mer et que la tour de l’horloge est érigée. La place prend le nom de Piazza Giulio Cesare.

Pas par hasard.

La nuit où César a arrêté le monde

Imagine la scène.

Janvier. 49 avant Jésus-Christ. Un homme en armure entre dans ce qui est encore le forum de la ville. Il vient de faire quelque chose d’illégal — il a traversé le Rubicon avec son armée, il a violé la loi romaine, il a déclaré la guerre à la République. Il ne le sait pas encore, mais il est sur le point de changer le cours de l’histoire occidentale.

Jules César s’arrête ici.

Rimini — Ariminum — est la première ville italienne qu’il rencontre après la frontière. C’est ici qu’il s’adresse à ses soldats. Il les regarde un par un. Il doit les convaincre que ce qu’ils s’apprêtent à faire n’est pas une révolte aveugle, mais une nécessité historique. Il doit transformer une armée disciplinée en une force prête à marcher sur Rome contre la loi.

Il y arrive. Il les convainc.

Et depuis cette place commence la marche qui mène à la guerre civile, à la fin de la République, à l’Empire romain. Tout ce qui suit — Auguste, les Césars, la romanisation de l’Europe — a l’une de ses racines dans ce moment. Dans ce forum. Dans cette ville.

Pendant des siècles, un cippo — une stèle en pierre avec des inscriptions en latin, réalisée vers 1150 — commémorait cet événement sur la place. À côté, selon la tradition, une grande pierre sur laquelle César aurait posé le pied pendant qu’il haranguait ses troupes. Peut-être légendaire, mais puissant. La place la gardait, cette pierre. Elle la montrait aux visiteurs comme une relique civique.

La Seconde Guerre mondiale l’emporte.

La pierre de César — perdue. Le cippo — réduit à un simple témoignage, vidé du contexte qui le rendait vivant.

Mais le nom reste : Piazza Giulio Cesare.

Jusqu’au 16 août 1944.

Tout commence avec une batteuse

L’histoire des Trois Martyrs ne commence pas sur la place.

Elle commence dans un champ, quelques jours avant. L’août 1944 à Rimini est un août d’occupation, de couvre-feu, de choix impossibles. Un groupe de jeunes partisans de la Brigade “Gastone Sozzi” décide de brûler la batteuse d’un agriculteur qui collabore avec les Allemands — pour empêcher que son blé ne finisse dans les mains des troupes ennemies.

Un petit geste, dans la logique de la Résistance.

Immense dans ses conséquences.

Le 12 août, la police est informée. Leone Celli, un partisan, est capturé. Sous la torture, il avoue. Il révèle où se cachent les membres de la brigade : dans l’ancienne Caserma Ducale, près du Ponte di Tiberio — à quelques minutes de cette place.

Trois d’entre eux sont arrêtés.

Mario Capelli. Vingt-trois ans.
Luigi Nicolò. Vingt-deux ans.
Adelio Pagliarani. Dix-neuf ans.

Trois jeunes gens de Rimini. Trois personnes qui avaient choisi leur camp, à une époque où ce choix pouvait te coûter la vie. Ce n’étaient pas des héros abstraits. Ce n’étaient pas des noms sur un monument. Ils étaient nés ici, ils avaient grandi ici, ils connaissaient les mêmes rues, les mêmes places, les mêmes visages.

Ils sont sommairement jugés par la cour martiale du 303e régiment de la 162e division d’infanterie, présidée par l’Oberstleutnant Christiani et contresignée par le général Ralph von Heygendorff. La sentence est la mort.

Le matin du 16 août, ils sont pendus sur la Piazza Giulio Cesare.

L’exécution est confiée à des soldats turkmènes — des prisonniers capturés sur le front russe, devenus auxiliaires de la Wehrmacht. Un choix délibérément cynique : ainsi la responsabilité directe ne pouvait être attribuée ni aux Allemands ni aux Fascistes. Un meurtre politique accompli avec les mains d’autrui.

La place se souvenait.

Le 9 octobre 1944 — moins de deux mois après — la place change de nom pour la dernière fois.

Elle ne s’appelle plus Piazza Giulio Cesare.

Elle s’appelle Piazza Tre Martiri. La Place des Trois Martyrs.

Mario, Luigi, Adelio

Ce ne sont pas trois figures abstraites de la Résistance.

Ce sont trois jeunes de Rimini qui à vingt ans ont décidé que ça valait la peine de tout risquer. Qu’une batteuse brûlée était un acte politique, pas un caprice. Que le blé ne devait pas finir chez ceux qui occupaient leur ville.

Pense à ça : la ville de Rimini avait sur sa place un nom immense — Jules César, le général qui avait changé l’histoire de Rome ici même. Un nom que tout le monde connaît. Un nom qui remplissait la place de sens historique depuis deux mille ans.

Elle l’a enlevé.

Elle l’a remplacé par trois noms que presque personne ne connaissait en dehors de Rimini à l’époque.

C’est ça que je trouve extraordinaire — pas seulement la tragédie de l’exécution, mais ce choix. Rimini a dit : ces trois jeunes comptent plus que Jules César. Leur mémoire vaut plus que deux mille ans de rhétorique impériale.

Chaque fois que tu traverses cette place, tu marches là où ils ont été pendus.

Tu marches là où une ville a choisi son propre nom.

La tour qui compte les jours de la lune

Avant de partir — ou peut-être maintenant que tu es sur la place — lève les yeux vers la tour de l’horloge.

La plupart des gens la remarquent et passent leur chemin. C’est un point de rendez-vous, un symbole du centre historique, quelque chose que tout le monde photographie. Mais si tu t’arrêtes vraiment pour la regarder, tu découvres que ce n’est pas une tour avec une horloge.

Il y en a trois.

La première est une horloge solaire : des aiguilles en fer forgé sortent d’un soleil ciselé, élégantes, presque archaïques. La deuxième est une horloge astronomique : elle indique les phases lunaires, les mois, les décades de l’année. Une aiguille plus longue que les autres trace le disque de la lune dans le ciel — dans quelle phase elle se trouve, où on en est dans le mois. La troisième est une frise de décors en terre cuite qui court autour de la tour : les signes du zodiaque, les constellations.

Horloge astronomique de la Torre dell'Orologio de Rimini
Photo : Paperoastro / Wikimedia Commons (CC BY-SA 4.0)

Une machine pour mesurer le temps. Pas seulement les heures — aussi les jours de la lune, les mois de l’année, les saisons du ciel. Construite à une époque où le temps n’était pas seulement pratique, il était cosmologique. Connaître la phase de la lune signifiait savoir quand semer, quand partir en mer, quand s’attendre au mauvais temps.

La tour naît au XVIe siècle, quand un îlot entier est construit vers la mer, resserrant la place de son côté est. À cet endroit se trouvaient autrefois les beccherie — les boucheries médiévales — puis la tour a été érigée. Au XVIIIe siècle, l’architecte Giovan Francesco Buonamici lui ajoute le couronnement au profil sinueux que tu vois encore aujourd’hui : une touche baroque, presque une exception de légèreté dans une place qui porte le poids de tant de siècles.

Cinq siècles. Trois horloges. Une tour que beaucoup photographient et que presque personne ne sait vraiment lire.

Comment visiter la Piazza Tre Martiri et les environs

La place se trouve au cœur du centre historique de Rimini, le long du Corso d’Augusto. Depuis l’Arco d’Augusto, tu y arrives à pied en cinq minutes — en suivant exactement l’axe du Decumano Massimo romain, la même route parcourue par les légionnaires et les marchands depuis des siècles.

Museo della Città — Via Luigi Tonini (à deux pas de la place)
La section archéologique du rez-de-chaussée conserve les basoli originaux du forum et l’inscription qui les date de l’an 1 après J.-C. Les étages supérieurs sont temporairement fermés pour travaux, mais la section romaine est régulièrement ouverte.

  • Mardi–dimanche et jours fériés : 10h00–13h00 / 16h00–19h00
  • Lundi : fermé (sauf jours fériés)
  • Été (fin juin–août) : mercredi et vendredi aussi 21h00–23h00
  • Plein tarif : 7 € | Réduit : 5 € | Moins de 18 ans : gratuit
  • Tél. +39 0541 704428

Une heure au musée, puis retour sur la place. Tu la regardes différemment.

Ce qu’aucun guide ne te dit

Chaque fois que j’accompagne des hôtes de l’Aqua Hotel pour une promenade dans le centre historique, je m’arrête sur cette place.

Pas pour la tour de l’horloge — même si elle le mérite. Pas pour le Tempietto di Sant’Antonio — ça aussi ça vaut le coup.

Je m’arrête pour les noms.

Il y a des places qui portent leur nom par convention, par commodité, pour remplir un espace sur une carte. Celle-ci s’appelle Piazza Tre Martiri parce qu’une ville en guerre, en octobre 1944, a pris le nom le plus illustre qu’elle avait — Jules César, le général qui avait changé l’histoire de Rome ici même — et l’a remplacé par trois noms de jeunes gens de Rimini que presque personne ne connaissait hors de la ville.

Mario. Luigi. Adelio.

Pas comme acte de rhétorique résistante. Comme acte de mémoire personnelle. Comme pour dire : ceux-là étaient des nôtres. Cette place est la leur.

La Rimini que j’aime n’est pas celle des cartes postales. Ce n’est pas la plage d’août, ce ne sont pas les boîtes de nuit, ce n’est pas la marque estivale que tout le monde connaît. C’est ça : une ville qui marche sur deux mille ans d’histoire, qui porte ses morts avec elle, qui ne change pas de nom par mode mais par nécessité.

Viens la voir par toi-même.

Tu sais où me trouver. À l’Aqua Hotel.

À propos de moi

Je m’appelle Cristian Brocculi et cela fait plus de vingt ans que je vis et travaille à Rimini.
Je connais chaque recoin de cette ville, des lieux emblématiques aux trésors cachés de l’arrière-pays.

J’ai créé ce blog pour vous aider à découvrir Rimini comme un vrai local,
avec des conseils authentiques, des expériences locales et des histoires introuvables dans les guides.

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