Il y a quelque chose que tu fais à chaque fois que tu traverses la Piazza Cavour.
Tu regardes la fontaine.
Tu y as peut-être lancé une pièce. Pris une photo. Assis sur le rebord un soir d’été à regarder passer les gens, les lumières se refléter dans l’eau, des enfants plonger les mains dans le bassin.
Ce que tu ne sais pas — ce que presque personne ne sait — c’est d’où vient cette eau.
Pas d’une canalisation moderne. Pas d’une citerne. D’une source romaine. Une source qui coule sous les rues de Rimini depuis deux mille ans. Continue, invisible, ininterrompue.
Et il existe une petite structure octogonale sur la Via Dario Campana — à cinq minutes à pied de la Piazza Cavour — qui a été construite précisément pour la protéger. On l’a bâtie en 1870. Aujourd’hui personne ne la regarde. Elle se dégrade sous les aiguilles de pin, les racines des arbres travaillant lentement entre les briques.
Mais l’eau en dessous n’a jamais cessé de couler.
Le jour où les Romains ont choisi cet endroit
Quand l’armée romaine fonda Ariminum en 268 avant Jésus-Christ, les soldats ne choisirent pas ce territoire par hasard.
Ils choisirent l’eau.
Les Romains étaient obsédés par l’eau. Pas dans le sens romantique qu’on aime imaginer. Dans le sens pratique, militaire, ingénieriste. Une ville sans eau n’est pas une ville. C’est un campement temporaire.
Et Rimini avait de l’eau.
L’eau de source — celle qui émerge naturellement du sous-sol — était pour les Romains de l’aqua viva, de l’eau vivante. Ils la considéraient souvent comme sacrée. Ils construisaient autour. La cataloguaient. La protégeaient avec le même soin qu’on apporte aujourd’hui aux infrastructures critiques.
Les sources naturelles d’Ariminum étaient connues, cartographiées, intégrées dans le système hydraulique de la ville. En plus des aqueducs apportant l’eau de loin, les Romains valorisaient les sources locales. Fiables même quand les infrastructures principales tombaient en panne.
La source sous ce qu’on appelle aujourd’hui la Via Dario Campana était l’une d’elles.
Ce n’est pas une source monumentale. Ce n’est pas le Tibre. C’est une source discrète, cachée, qui jaillit du sous-sol de Rimini en un point précis que les Romains avaient identifié, marqué et utilisé pendant des générations.
Comment le sait-on ? L’histoire de ce qu’on a construit au-dessus, au fil des siècles, nous le raconte.
1870 : l’ingénieur qui savait lire le sous-sol
Tu connais le Kursaal de Rimini ?
Le théâtre élégant sur le front de mer — avec ses lustres, ses soirées en tenue de soirée, l’atmosphère Belle Époque qui avait fait de Rimini une destination pour la bourgeoisie européenne au tournant du siècle.
Il a été conçu par Gaetano Urbani en 1873.
En 1948, le maire Bianchini signa l’ordre de démolition. Disparu. Comme s’il n’avait jamais existé. L’une des décisions urbanistiques les plus discutées de l’histoire récente de Rimini.
Mais trois ans avant le Kursaal, en 1870, Urbani avait déjà construit autre chose en ville.
Une structure octogonale sur la Via Dario Campana.
Ce n’était pas un caprice esthétique. C’était un projet avec un but précis et documenté : protéger la source romaine en dessous — la même source qui, selon les sources historiques locales, alimentait aussi la Fontana della Pigna sur la Piazza Cavour.
Urbani savait ce qu’il y avait là en dessous. Il connaissait l’histoire hydraulique de la ville. Et il décida que cette source méritait un abri digne : solide, durable, reconnaissable.
Le choix de la forme octogonale n’était pas accidentel.
L’octogone est la forme de l’eau sacrée dans la tradition occidentale à travers les siècles. Les baptistères chrétiens sont octogonaux parce que le nombre huit symbolise la vie nouvelle, la renaissance spirituelle par l’eau. Urbani — ingénieur du XIXe siècle formé à la tradition classique — reprit cette forme et l’appliqua à une source du Ier siècle avant J.-C. au cœur de Rimini.
Ce qui coule sous tes pieds
Arrête-toi un instant. Imagine-le vraiment.
Tu es sur la Via Dario Campana. Tu marches sur le trottoir. Sous tes pieds, à une profondeur que tu ne connais pas, de l’eau coule.
Ce n’est pas de l’eau du robinet. Ce n’est pas une canalisation moderne posée dans les années 1960. C’est une veine d’eau naturelle qui traverse le sous-sol de Rimini en suivant des chemins formés il y a des millénaires.
Depuis la Via Dario Campana, l’eau parcourt un trajet souterrain — à travers des canaux que les siècles ont modifiés mais pas interrompus — jusqu’à émerger sur la Piazza Cavour. À la Fontana della Pigna.
Pense à ce que ça signifie.
L’eau que tu vois dans cette fontaine — celle qui reflète les lumières du soir, celle dans laquelle les enfants plongent les mains en été — a traversé les mêmes couches de roche et de terre qu’elle traversait quand Rimini s’appelait encore Ariminum.
Quand cette place n’avait pas de fontaine médiévale mais un forum romain. Quand la langue parlée dans les rues était le latin d’une ville de province de l’Empire. Quand des soldats en armure passaient devant cette source et en buvaient l’eau, sans savoir que 2 300 ans plus tard quelqu’un écrirait sur eux.
L’eau ne sait pas ce qui a changé. Elle coule, c’est tout.
La fontaine que tu ne regardes vraiment pas
La Fontana della Pigna (Fontaine de la Pomme de Pin) est sur la Piazza Cavour depuis des siècles.
Tu passes devant. Tu la connais. Tu sais où elle est.
Mais combien de fois t’es-tu arrêté pour te demander d’où vient l’eau ?
C’est une question qu’on ne se pose jamais. L’eau arrive. Coule. Remplit le bassin. D’où elle vient est un détail qu’on a délégué à quelqu’un d’autre.
Les Romains ne pensaient pas ainsi. Pour eux, l’origine de l’eau était tout. Une eau de source avait une origine précise, une histoire, une qualité spécifique. C’était de l’aqua viva : en mouvement, pas immobile, pas collectée.
La source sous la Via Dario Campana est de l’eau vivante au sens le plus littéral. En mouvement constant, depuis deux mille ans, vers la place principale de la ville.
Et la Fontana della Pigna est le point où cette histoire remonte à la surface.
Le silence de 1912
En 1912, le réseau d’eau moderne arriva.
Rimini se transformait à une vitesse que les générations précédentes n’auraient pu imaginer. L’électricité dans les maisons. Les tramways. Les routes asphaltées. Le tourisme balnéaire construisant le front de mer qu’on connaît aujourd’hui.
Regarder vers l’avenir, ces années-là, signifiait ne pas regarder en arrière.
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Le puits de la source sur la Via Dario Campana cessa d’être utile. Il ne se dessécha pas. Il ne fut pas contaminé. Il cessa simplement de servir.
La celletta resta debout. Mais vidée de son sens.
En quelques années, cet endroit de la Via Dario Campana, de lieu fréquenté, devint lieu oublié. Le silence recouvrit tout.
Le silence est la forme la plus lente de démolition. Il n’a pas besoin de pioches ni d’ordres du maire. Il n’a besoin que du temps.
Il fallut presque un siècle — exactement quatre-vingt-un ans — avant que quelqu’un regarde à nouveau cette structure octogonale avec attention et décide de faire quelque chose.
1991 : quelqu’un s’en souvint
En 1991, l’AMIR — la société municipale gérant entre autres le réseau hydraulique local — finança la restauration de la celletta.
Quelqu’un, quelque part, avait encore la mémoire. Savait que cette structure n’était pas un caprice architectural du XIXe siècle. Savait ce qu’elle protégeait. Savait pourquoi elle était là.
La restauration fut réalisée. Trente-cinq ans ago.
Regarde-la aujourd’hui.
Aiguilles de pin qui s’accumulent dans les ouvertures. Mauvaises herbes entre les pierres. Racines d’arbres entrant entre les briques, les poussant lentement vers l’extérieur, millimètre par millimètre. Il ne faut pas être ingénieur pour comprendre que le processus en cours est irréversible si personne n’intervient.
Qu’est-il arrivé en trente-cinq ans ? Rien de dramatique. Juste l’entretien ordinaire qui n’est jamais arrivé.
Une petite cellette octogonale sur une source romaine — celle-là peut attendre.
Et elle attend.
Le chemin invisible qui relie deux points de la ville
Il y a quelque chose de puissant dans l’idée d’un chemin qu’on ne voit pas.
De la Via Dario Campana à la Piazza Cavour, il n’y a pas beaucoup de pas. Cinq minutes, peut-être moins. Une promenade tranquille dans le centre historique de Rimini.
Sous le sol, l’eau fait ce trajet chaque jour. À travers des couches de terre qui contiennent — stratifiées dans un ordre que seuls les archéologues savent lire — des fragments de céramique romaine, des fondations médiévales, des canalisations d’époques diverses.
Quand le Plan Marshall reconstruisit Rimini après la destruction de 1943-1945 — quand 388 bombardements alliés avaient rasé quatre-vingt-dix pour cent des bâtiments de la ville — les ouvriers rencontraient les Romains presque chaque fois qu’ils enfonçaient une pelle. Mosaïques. Colonnes. Pièces de monnaie. Routes pavées. Rimini est construite sur elle-même, couche après couche.
L’eau passe à travers tout ça. Indifférente aux époques, aux guerres, aux démolitions, aux reconstructions. Elle suit les lois de la physique — gravité, pression, perméabilité — qui ne changent pas avec les siècles.
La prochaine fois que tu feras ce trajet à pied, penses-y. Sous tes pieds, quelque chose fait le même chemin. Silencieux. Constant. Invisible.
Ce que la celletta nous dit de nous-mêmes
La celletta de la Via Dario Campana n’est pas un monument. Ce n’est pas une attraction touristique. Ce n’est même pas un endroit où quelqu’un s’arrête.
C’est un miroir.
Elle nous dit comment on traite les petites choses. Celles qui ne finissent pas sur les affiches, qui n’ont pas de plaque inaugurale avec date et signature d’un élu.
En 1870 Gaetano Urbani l’a construite avec un but précis. En 1991 quelqu’un l’a restaurée en se souvenant de ce but. En 2026 on la regarde pourrir à nouveau.
Ce n’est pas une histoire de mauvaise foi. C’est une histoire de distraction.
On est devenus bons — et à Rimini on l’est vraiment — à restaurer les grandes choses. Le Teatro Galli, qui a attendu soixante-quinze ans, brille à nouveau. Le Temple des Malatesta est entretenu. Les remparts romains sont illuminés la nuit.
Les choses construites pour protéger autre chose — on les laisse en marge.
Et pourtant cette celletta détient quelque chose qu’aucun monument de la ville ne peut revendiquer.
La continuité.
L’eau en dessous ne s’est jamais arrêtée. Pas pendant les 388 bombardements alliés de 1943-1945 qui détruisirent quatre-vingt-dix pour cent des bâtiments. Pas pendant les inondations. Pas pendant les épidémies médiévales.
Elle coule. Toujours. Avant que Rimini existe et — selon toute probabilité — après que la Rimini qu’on connaît n’existera plus.
Comment la trouver
La celletta se trouve sur la Via Dario Campana, près de la Rotonda Marianna Mozzoni, dans le centre historique de Rimini.
Elle n’est pas signalée. Elle n’a pas de panneaux touristiques. Elle n’a pas d’horaires de visite.
Tu passes devant à pied ou à vélo et tu peux l’observer de l’extérieur. La structure octogonale en briques est reconnaissable : haute comme un adulte, avec des ouvertures sur les côtés, construite en 1870 par l’ingénieur Gaetano Urbani.
La Fontana della Pigna — le point où l’eau réapparaît — est sur la Piazza Cavour, à environ cinq minutes à pied. La place est le cœur du centre historique de Rimini, entourée du Palazzo dell’Arengo et du Palazzo del Podestà.
Pas de billet. Pas de réservation. Juste la conscience de ce que tu regardes.
Questions fréquentes
Où se trouve la source romaine de la Via Dario Campana à Rimini ?
La source romaine se trouve sous la Via Dario Campana, dans le centre historique de Rimini, protégée par une structure octogonale en briques construite en 1870 par l’ingénieur Gaetano Urbani. La structure se trouve près de la Rotonda Marianna Mozzoni et est visible de l’extérieur, bien qu’elle ne soit pas signalée touristiquement.
La Fontana della Pigna de Rimini est-elle reliée à une source romaine ?
Selon les sources historiques locales, la Fontana della Pigna sur la Piazza Cavour est reliée à la source romaine de la Via Dario Campana. La cellette octogonale de 1870 fut construite par l’ingénieur Gaetano Urbani précisément pour protéger cette source ancienne.
Qui était l’ingénieur Gaetano Urbani ?
Gaetano Urbani était un ingénieur actif à Rimini dans la seconde moitié du XIXe siècle. Il a conçu la cellette octogonale de la Via Dario Campana en 1870 et le Kursaal en 1873. Le Kursaal — symbole de la Rimini Belle Époque — fut démoli en 1948. La cellette de la Via Dario Campana est en fait la seule œuvre qui lui survive en ville.
Peut-on visiter la source de la Via Dario Campana ?
La structure octogonale est visible de l’extérieur sur la Via Dario Campana, sans horaires ni billets. L’accès à l’intérieur n’est pas autorisé et la source souterraine n’est pas ouverte au public. La Fontana della Pigna sur la Piazza Cavour, reliée à la même source, est en revanche toujours accessible et visible gratuitement dans le centre historique de Rimini.
L’eau ne demande pas la permission
J’ai passé vingt ans à Rimini à faire le chemin inverse de l’eau.
J’accompagne les hôtes à découvrir la ville. La Piazza Cavour. Le centre historique. Les histoires qu’on ne trouve pas dans les brochures. Et chaque fois que je m’arrête devant la Fontana della Pigna — que je passe devant presque chaque jour — je pense à cette structure octogonale sur la Via Dario Campana.
Peu de gens la connaissent. Presque personne ne sait ce qu’il y a en dessous.
Mais l’eau n’a pas besoin que quelqu’un la connaisse. Elle coule quand même.
Si tu es à Rimini et que tu veux la trouver — Via Dario Campana, la structure octogonale en briques, les aiguilles de pin qui s’accumulent dans l’ouverture — prends cinq minutes. Puis marche jusqu’à la Piazza Cavour et regarde la Fontana della Pigna.
L’eau que tu vois est partie de là.
Tu sais où me trouver. À l’Aqua Hotel.




